L’histoire n'avait pas su trancher. C'est la science qui nous dira, cet après-midi à Paris, l'enfant décédé en 1795 à la prison du Temple était bien Louis XVII.
Jean-François CROZIER
Ce mercredi soir, à l'École de médecine de Paris, tombera l'une des dernière grandes énigmes de l'histoire de France. Au terme de plus de deux siècles les de doutes et de tribulations, les analyse d’ADN diront enfin formellement si l'enfant mort au Temple le 8 juin 1795 était, ou non, le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
Encore confidentiel, le rapport d’analyse macroscopique du 15 décembre dernier confirme d'abord qu’il s'agit bien d'un cœur d'enfant de « 5 à 12 ans ». Ce qui évacue les thèses survivalistes qui font état d’une substitution de Louis XVII avec un adolescent.
Les
technicien de l'équipe du professeur Cassiman de l'université
de Louvin, prélève devant
huissier
un échantillon du coeur, afin de se livrer à une analyse
d'ADN. Celle-ci permettra de
résoudre
l'énigme vielle de deux siècle.(Photo Christian Voulgaropoulos/FDB)
La suite du texte, dans sa sécheresse toute médicale, expose: « Les tissus sont desséchés, contractés et consistance pétrifiée. La couleur globale est marron et la surface externe reflète l'image typique de l'épicarde d'un petit cœur humain. Il est suspendu à l'aide d'un fil de fer qui traverse l'aorte à la paroi supérieure d’un récipient en verre... En découpant la pointe de l'échantillon à la scie, les ventricules droit et gauche ont été ouverts... Deux morceaux de la pointe du cœur et de l'artère principale ont été prélevés, stockés dans deux réceptacles en plastique stérilisés, puis scellés. »
Les généticiens experts, le docteur Pfeiffer de l'université de Münster, en Allemagne, et le professeur Jean-Jacques Cassiman de l'université de Louvain, en Belgique, emportent chacun un exemplaire des deux échantillons dans leurs labos respectifs aux fins de ces examens d'ADN dont ils vont livrer aujourd'hui les résultats.
Intrigues
Mais avant d'en arriver là, que d'errements a connu ce petit cœur. Auteur de L’Afaire Louis XVll (chez Tallandier) et initiateur de la recherche, l'historien Philippe Delorme raconte : « Les tribulations commencent dès le lendemain de la mort de l'enfant du Temple. Le docteur Philippe-Jean Pelletan, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, est alors chargé de l'autopsie. Il parvient à soustraire le cœur qu'il roule dans du son, puis dans son mouchoir. Il le place ensuite dans un vase de cristal rempli d'esprit de vin qu'il dissimule dans sa bibliothèque... »
Dix ans plus tard, l'alcool éthylique s'est évaporé et le cœur desséché peut être conservé tel quel. Au cours de la première Restauration (1814-1815), Pelletan cherche à rendre son « pieux larcin » aux Bourbon. En butte à des intrigues de cour, accusé de bonapartisme, le chirurgien ne parvient même pas à entrer en contact avec Louis XVIII. Seconde Restauration (1816-1817) et nouvel échec. De guerre lasse, le docteur dépose le cœur à l'archevêché de Paris en mai 1828. Mgr de Quelen l'y reçoit « comme un dépôt sacré », et promet de s'efforcer de le remettre à Charles X. Ce qui n'est toujours pas fait, l'année suivante, lorsque meurt l'illustre médecin.
Le 29 juillet 1830, Paris s'enflamme de ses Trois-Glorieuses. Au cours du sac de l'archevêché, l'ouvrier imprimeur Lescroart récupère le cœur pour le restituer à Philippe Gabriel Pelletan, médecin comme feu son père. Sauf qu'un autre émeutier veut s'emparer de l'urne de cristal qui est brisée dans la bagarre. En août, le calme revenu, Pelletan fils et Lescroart fouillent la cour de l'archevêché. Ils retrouvent les débris du vase et le cœur qui sera placé dans une urne identique à la précédente.
Nécropole
En 1879, le docteur la lègue à son ami, l'architecte Prosper Deschamps. Puis, par le jeu des héritages, la relique échoue entre les mains d'un certain Edouard Dumont. Lequel, en juin 1895, la remet au comte Urbain de Maillé, représentant Don Carlos de Bourbon, prétendant légitimiste au trône de France. Passée clandestinement à Venise, la relique est remise à Don Carlos qui la fait déposer à la chapelle du château de Frohsdorf, près de Vienne.
En 1975, les petites filles de Don Carlos la confient au duc de Bauffremont, président du Mémorial de France à Saint-Denis, afin qu'elle soit conservée dans la nécropole des rois de France. En dépit de l'opposition du nouveau comte de Paris Henri d'Orléans (opposition qu'il a levée depuis, s'étant aperçu qu'il avait été mal conseillé), le duc a autorisé Philippe Delorme à faire pratiquer les analyses ....
Une lente agonie
Deux ans après avoir été arraché â sa mère Marie-Antoinette, l'enfant était déclaré mort, à l'âge de 10 ans
La nuit du 3 juillet 1793 est douce. Dix heures de relevé viennent de sonner de l'autre côté de la Seine, au clocher de Saint-Germain-l'Auxerrois. Les marches creusées parles siècles du vieux donjon du Temple résonnent des bottes des six commissaires de service à la prison de la ci-devant famille royale, au troisième étage.
Ils pénètrent dans l'antichambre sans s'arrêter, frappent à la lourde porte du fond et attendent à peine l'invitation pour entrer. Marie-Antoinette se tient face à eux, très droite. Sans préambule, l'un des commissaires lui donne lecture du décret du Comité de salut public en date de l'avant-veille. Ordre est donné à la « veuve Capet » de remettre son fils Louis-Charles, Louis XVII dans l'ordre monarchique depuis l'exécution de son père le 21 janvier précédent, aux représentants du peuple. Face au refus horrifié, le commissaire explique à la malheureuse mère qu'il ne s'agit que de « protéger son enfant » . Lequel, 8 ans depuis Pâques, est réveillé, vêtu et remis après une dernière étreinte au commissaire, sur l'épaule duquel il se rendort derechef. Le cortège repart pour descendre un étage. A la lourde porte, attend le « citoyen surveillant subalterne » Simon, nommé la veille parle même décret du Comité et la volonté conjointe de Robespierre, « instituteur du Petit Capet, ci-devant Dauphin de France ». C'est ici que les survivantistes placent l'hypothèse d'une substitution: Louis étant remis en liberté et un « adolescent muet » prenant sa place... L'hypothèse agite les historiens depuis deux siècles. Réponse ce soir.
Mémoires et témoignages (de ceux de la duchesse d'Angoulême à ceux d'Eckart, Beauchesne, Hue, Cléry et Turgy) présentent Simon comme une brute haineuse de la pire espèce. En réalité, les historiens savent peu de chose de lui. II était maître cordonnier (ce qui n'est pas rien) rue des Cordeliers (aujourd'hui rue de l'Ecole-de-Médecine). Qu'il ait appris à son « élève » la Déclaration des droits de l'homme et des chansons patriotiques, qu'il lui ait fait porter le deuil de Marat, c'est vraisemblable.
Echafaud
Mais quant aux scènes de brutalité ou d'enivrement forcé, il est probable qu'elles furent, sinon fausses, du moins très amplifiées par les thuriféraires de la Restauration. Faute du moindre témoin, l'hypothèse la plus probable est que Simon s'est comporté avec son prisonnier comme il l'aurait fait avec n'importe quel arpète de son quartier. C'est-à-dire sans douceur aucune, voire avec la main et le sabot lestes, mais sans plus.
Le plus lourd à son actif est d'avoir fait « signer » au petit Louis une immonde déclaration d'inceste produite à charge au procès de sa mère, guillotinée le 16 octobre.
Le 5 janvier 1794, le cordonnier résigne sa sinécure pour retourner siéger, sans rétribution cette fois, à la Commune. Ce qui le conduira à l’échafaud thermidorien six mois plus tard. Louis a donc encore 18 mois à vivre lorsque Simon le laisse et il est encore « en bonne santé ». II est certes loin du Versailles de sa prime enfance, séparé des siens et soumis à une discipline extérieure. Mais, alors que nous sommes en pleine Terreur et que les Chouans ont pris les armes en son nom, le petit captif peut s'ébattre à volonté dans le jardin, y jouer « aux quilles et au palet » avec les officiers municipaux du Temple, « tous bons pères de famille » . Louis dispose même d'une salle de jeu-salle de billard copieusement garnie en jouets et son régime alimentaire est « bon ». A cette époque, sont débloquées sans sourciller les 300 livres demandées pour la réparation de l'oiseau automate du « Petit Capet. »
Geolier
C'est avec le départ de Simon que tout change. Sans gardien attitré, l'enfant est confiné du jour au lendemain dans un cachot obscur et infect. Désormais, il lui est interdit de sortir et de communiquer avec sa sueur Marie-Thérèse. Cette période d'emmurement dure six mois. Jusqu’au lendemain de l'exécution des Terroristes (28 juillet 1794) où Barras visite les prisonniers du Temple.
Il nomme « précepteur gardien spécial » un Laurent dont tout ce que l'on sait est qu'il est « créole de la Martinique ». En outre, chaque jour, un délégué différent, désigné par une des sections de la Commune, se relaie au Temple pour surveiller le petit roi. Plus de 200 défileront ainsi jusqu'à sa mort.
Le 31 mars 1795, Laurent démissionne. Il est remplacé par Lasne. Sans changement pour Louis. Miné par ses six mois de réclusion absolue, l'enfant dépérit peu à peu dans une saleté repoussante et sans autre « distraction » qu'un jeu de cartes poisseux qu'il passe des journées à battre machinalement, les yeux vides. En mai, les gardiens de Louis qui, couvert d'escarres, ne s'est plus levé depuis des semaines, signalent, enfin, au Comité de sûreté générale « une indisposition et des infirmités qui paraissent prendre un caractère grave». Le docteur Desault, médecin chef à l'Hôtel-Dieu, s'avoue impuissant à soigner la tuberculose généralisée qui maintenant consume le petit prisonnier.
Le 8 juin, Louis XVII s'éteint peu avant trois heures de l'après-midi, dans les bras de son geôlier. Le 10 (22 prairial an III du calendrier républicain) vers 9 heures du soir, « avant que tombe la nuit » , le cercueil du petit prince est porté à bras d'hommes jusqu'au cimetière Sainte-Marguerite, près de la Nation. La femme du fossoyeur racontera: « On le mit dans la fosse commune qui était la fosse de tout le monde, les petits comme les grands, les pauvres comme les riches. Tous y allaient, parce que soi-disant, tout le monde était égaux... »
Alors, nul ne sait que le cœur de Louis de France et de Navarre est caché dans la bibliothèque du Dr Pelletan qui vient de pratiquer l’autopsie.
J.-F. C.
France Soir du 19/04/2000