La résolution d'une énigme historique après deux siècles de controverse ,
Jusqu'alors, le pouvoir de résolution de l'ADN n'avait guère contribué à écrire l'histoire de France. C'est désormais chose faite. Ainsi que l'a annoncé, mercredi 19 avril, le prince Louis de Bourbon, duc d'Anjou et successeur des rois de France, « aujourd'hui s'achèvent plus de deux siècles de mystère ». Les analyses génétiques effectuées sur quelques fragments de cœur l'attestent: l'enfant de dix ans mort à la prison du Temple en 1795 était bien le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, guillotinés deux années plus tôt. Louis XVII en personne, et non pas un autre enfant, qui lui aurait été substitué pour protéger le Dauphin et la pérennité de la royauté.
Chargés il y quelques mois de procéder à cette étude
génétique (Le Monde du 12 février), les professeurs
Jean-Jacques Cassiman (université de Louvain, Belgique) et Bernd
Brinkmann (université de Münster, Allemagne) sont formels.
L'ADN extrait du cœur du présumé Louis XVII, comparé
à celui de Marie-Antoinette d'Autriche, de deux de ses sœurs et
de deux descendants actuels des Habsbourg, Anne de Roumanie et son frère
André de Bourbon Parme, a permis d'établir avec certitude
leur parenté. «Le 8juin 1795, 20 prairial de l'an 111 de la
République, peu avant trois heures ,le l'après-midi, l'enfant
détenu dans la tour du Temple, d Paris, rend le dernier soupir.
Aux yeux des fidèles de la monarchie, le défunt n'est autre
que sa majesté Louis XVII, leur souverain légitime »,
rappelle l'historien Philippe Delorme, à l'origine de cette initiative.
Au XIXe siècle, pourtant, plus d'une centaine d'aventuriers vont
prétendre être le Dauphin, évadé du Temple.
Parmi eux, l'horloger prussien Carl Wilhelm Naundorff, sans lequel les
travaux dont les conclusions viennent d'être rendues n'auraient sans
doute pas été effectués si vite.
Passée
de mains en mains pendant deux siècles, roulée à deux
reprises dans la poussière, la précieuse relique pouvait-elle
encore contenir de l'ADN mitochondrial ?
Naundorff, dont la tombe porte l'épitaphe « Ci-gît Louis XVII, duc de Normandie, roi de France et de Navarre », faillit bien obtenir gain de cause. Mais les contradictions relevées dans sa biographie entraînèrent en 1950 l'ouverture de sa sépulture, au cours de laquelle des fragments de son humérus droit furent prélevés. En 1993, la technique des empreintes génétiques commençant à faire ses preuves, ces échantillons sont cédés au laboratoire belge de jeanJacques Cassiman. Avec pour mission d'en extraire -s'il en reste l'ADN contenu dans leurs mitochondries (des petits organites cellulaires qui se transmettent essentiellement par la mère), et de confronter ce matériel génétique à celui des parents maternels de Louis XVII.
Pour limiter les risques de contamination, la même analyse est confiée, selon l'usage, à un autre laboratoire de l'université de Nantes (Loire-Atlantique). Cinq ans plus tard, les chercheurs rendent leurs conclusions. Les fragments d'ADN mitochondrial issus de l'os de Naundorff n'ont aucun lien de parenté avec ceux prélevés sur des cheveux de Marie-Antoinette. Pas plus qu'avec les gènes des deux sueurs de la reine, les archiduchesses Maria-Josépha et johanna-Gabriela, dont les cheveux dormaient dans des médaillons retrouvés dans un couvent autrichien. Naundorff écarté, restait à identifier le « vrai » Louis XVII. Avec deux éléments de départ. L'un, solide: les empreintes génétiques de sa mère, désormais établies. L'autre, nettement plus aléatoire: le cœur du présumé Dauphin, préservé depuis 1975 dans une crypte de la basilique Saint-Denis.
Passée de main en main pendant deux siècles, roulée à deux reprises dans la poussière, la précieuse relique pouvait-elle encore contenir de l'ADN mitochondrial ? En quantité suffisante, et dans un assez bon état pour pouvoir être comparé à d'autres? Le 15 décembre 1999, les médecins biologistes conviés dans la crypte royale pour y prélever des échantillons identifient « un cour humain de petite taille, pouvant correspondre au cœur d'un enfant de cinq à douze ans », dont les tissus sont « desséchés, contractés et de consistance pétrifiée ». Il faut l'attaquer à la scie. Quatre fragments sont prélevés, deux appartenant à la pointe du muscle cardiaque et deux à l'aorte. Stockés dans des réceptacles en plastique stérilisés, ils sont confiés aux professeurs Jean-Jacques Cassiman et Bernd Brinkmann, afin que ces derniers procèdent à l'extraction de l'ADN dans leurs laboratoires respectifs.
Le matériel génétique, finalement, aura donc survécu. Et même en quantité appréciable, estiment les chercheurs en se référant au « nombre de copies d ADN mitochondrial » obtenues. Preuve de son authenticité: cet ADN s'est révélé être «très dégradé». Il a toutefois permis d'identifier, dans une région dite « hypervariable » (c'est-à-dire différente d'une personne à une autre, à moins qu'elles n'aient, précisément, des liens de parenté), une «séquence consensus», petit fragment génétique retrouvé à l'identique dans tous les échantillons du cœur examinés. C'est cette séquence qui, pour l'essentiel, a été comparée aux données déjà établies dans la famille royale, et qui s'est révélée leur être commune. L'enchaînement de quelques centaines de nucléotides (les maillons élémentaires de l'ADN) vient de le certifier: Louis XVII et le prisonnier du Temple ne faisaient qu'un. La succession est close.
Catherine Vincent
Le Monde du 21/04/2000