LE TEMOIGNAGE DU GENERAL VAN MOEURS
ANCIEN MINISTRE DE LA GUERRE DES PAYS-BAS.




    A la requête de monsieur le comte Gruau de la Barre demeurant à Bréda, et madame la veuve de feu monsieur Naundorff et ses enfants, demeurant à Bréda, le soussigné, Lieutenant Général Corneille Théodore van Moeurs, Aide-de-Camp de Sa Majesté le Roi des Pays-bas, déclare que :
    Le 31 janvier 1845, étant alors Major d'Artillerie, Sous-directeur des Arsenaux et ateliers de construction d'Artillerie à Delft, il fut invité au nom d'un personnage inconnu venu d'Angleterre et descendu à l'hôtel du St-Lucas à Rotterdam, de se rendre près de lui, pour recevoir la communication de nouvelles inventions pour l'Artillerie, à quelle invitation il a donné suite le 3 février suivant. Après un entretien de plus de trois heures, et après avoir reçu toutes les explications nécessaires de ce monsieur Naundorff, il en fit un rapport au Ministre de la Guerre à La Haye, lequel en lui remettant ce rapport, lui disait que la personne avec qui il avait été en relation se nommait Naundorff et prétendait être le duc de Normandie, c'est-à-dire le fils de feu le Roi de France Louis XVI.
    Par suite du rapport susdit, Monsieur Naundorff fut invité par le Ministre de la Guerre de se rendre à Bréda pour soumettre ses inventions à un examen et aux épreuves qu'en ferait le Général Major Seelig alors Gouverneur de l'Académie Militaire de Bréda.
    Ces épreuves ont parfaitement réussies et répondues à l'attente qu'on en avait fait; par suite Monsieur Naundorff fut engagé par le gouvernement de se fixer à Delft, où on lui procurerait les localités et tout ce qui serait nécessaire pour monter ses ateliers, afin de pouvoir exécuter successivement ses inventions et fabriquer en grande quantité les objets de guerre éprouvés à Bréda.
    D'après la convention passée entre le Gouvernement et Monsieur Naundorff, cet atelier ne pouvait être visité que par le Colonel Directeur et par le soussigné, alors sous-directeur des Arsenaux et ateliers de construction d’artillerie à Delft.
    Par suite de ce contrat il fut donc journellement en rapport avec ce Monsieur Naundorff. C'est dans ces entretiens journaliers que Monsieur Naundorff lui dit qu'il était le duc de Normandie, qu'on l'avait sauvé de la prison du Temple à Paris et que le procès-verbal qui relatait sa mort n'était qu'une pièce fausse, parce qu'on lui avait substitué un autre enfant maladif, lequel est décédé au Temple. Par ce commerce journalier et ses relations avec lui, il gagnait de plus en plus sa confiance, il lui communiqua différents détails de sa vie.
    Au commencement du mois de juillet 1845, Monsieur Naundorff a pris un coup de froid, lequel gagnait en peu de jours assez d'importance et le força de garder le lit; pendant cette indisposition il se tourmenta beaucoup d'être toujours séparé de sa famille, laquelle se trouvait encore à Londres. Le 19 juillet Monsieur le comte de La Barre me pria de tâcher de lui procurer les moyens nécessaires pour pouvoir ramener la famille, car leur présence aurait certes une très bonne influence sur la santé du duc de Normandie. Quelques démarches faites dans ce but par le soussigné le lendemain, eut pour résultat que Monsieur de La Barre put partir immédiatement pour Londres. Pendant l'absence du Comte, la maladie du Prince empirait de jour en jour et lui donna de grandes inquiétudes; il ne quittait plus le malade et le 1er août il envoyait un exprès au Ministre de la Guerre pour l'informer de l'état du noble patient en le priant de lui donner assistance du premier médecin militaire de la garnison, lequel traiterait le malade de concert avec son médecin civil. Le Ministre m'envoyait de suite l'Inspecteur Général du service sanitaire de l'armée, lequel trouva le malade dans une fièvre typhoïde et donna l'ordre au médecin militaire de la garnison de soigner l'auguste malade. Le 4 août au soir toute la famille accompagnée du comte de La Barre est arrivée de Londres.
    De revoir sa famille le soussigné espérait un bon résultat, mais hélas! la maladie avait fait déjà trop de progrès et le pauvre Prince diminuait d'heure en heure, il ne l'a plus quitté, jour et nuit il est resté auprès de lui et le 10 août, quart avant trois heures après midi le malheureux martyr fut par la mort délivré de ses souffrances.
    Toutes les relations que le Prince m'a fait de sa vie, ma présence continuelle dans sa chambre pendant sa maladie, m'ont mis à même de pouvoir bien observer toutes ses actions, toutes ses paroles. Eh bien! tout ce qu'il a entendu lui dire alors qu'il pensait haut dans ses nuits sans sommeil. tout ce qu'il a dit, même dans son délire et même peu avant sa mort, tous ces événements et la triste fin de cette vie de malheur sont pour lui autant des convictions que le nommé Naundorff était le duc de Normandie, le véritable Dauphin fils de Louis XVI, martyr de la politique et de la haine de ses plus proches parents
    En foi de quoi je signe cette déclaration.

        La Haye                                                                                                      van Moeurs
        ce 24 juin 1879                                                                                            Lt Général
 

N B Ce témoignage est trop précieux pour que l'on se permette d'y changer un mot, aussi est-il à lire attentivement parce que l'auteur, un Hollandais, n'a pas toujours su appliquer à I'expression de sa pensée les règles d'une syntaxe bien rigoureuse.

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